Séminaire 2024 : Qu’apportent les sciences participatives aux pratiques de recherche ?

Plaisir de partager les connaissances, nécessité de s’ouvrir au monde, nouvelle méthode d’élaboration du savoir : les sciences participatives seraient-elles un élément déterminant capable de transformer les manières de faire de la recherche ? Les sciences participatives apparaissent aujourd’hui comme une nouvelle possibilité offerte à des publics plus larges d’avoir des activités nouvelles, de faire œuvre utile ou d’être un loisir « intelligent ». Dans un contexte de défiance envers les sciences et les paroles d’autorité, elles pourraient aussi contribuer à regagner la confiance d’une partie de la population.

Pourtant, alors qu’elles sont souvent présentées comme nouvelles, les sciences participatives ne font-elles pas parties d’une longue histoire, où les amateurs, les non-professionnels, voire les intermittents de la recherche, contribuent à établir les connaissances et les diffuser ? Des contributions des petites mains lors des fouilles archéologiques, au communautés d’astronomes amateurs scrutant le ciel, en passant par les amateurs de fossiles ou de papillons, n’y a-t-il pas depuis longtemps des collectifs essentiellement mus par la curiosité qui œuvrent à la connaissance commune ? Plus qu’un geste désintéressé des communautés de recherches vers les amateurs et les usagers des sciences, cette pratique peut-elle résulter d’un besoin de main d’œuvre pour produire des résultats de recherche rapides, à bas coût et visibles ?

Mais au-delà de cela, en œuvrant à faire émerger des sujets de recherche utiles à des populations souvent mal prises en compte par les problématiques de recherche, les sciences participatives peuvent aussi être un remède à la mélancolie de communautés de recherche désireuses d’un surcroit de sens à leurs activités (recherches orphelines) ou une manière pour des communautés ayant un besoin -une urgence- spécifique d’agir pour orienter les recherches, comme en agronomie ou pour les associations de malade ? En plus des questions éthiques que pose l’implication de publiques larges, engagés et non-rémunérés, les sciences participatives suscitent des questions épistémologiques spécifiques sur les diverses pratiques émergentes et leurs fécondités.


Mardi 16 janvier de 14 h à 16 h

À l’Institut Pascal – Petit Amphithéâtre
530 rue André Rivière 91400 Orsay (entrée libre)


Patrick De Wever, Géologue, Professeur émérite Muséum National Histoire Naturelle, longtemps chercheur en micropaléontologie il s’est particulièrement intéressé aux relations biosphère-géosphère. Aujourd’hui très impliqué dans la diffusion des Sciences de la Terre, dont le géopatrimoine.

Sciences participatives en sciences de la Terre

La nature d’aujourd’hui est le résultat de milliards d’années d’évolutions d’interrelations entre des mondes que nous classons, par facilité, comme différents: terre, air, eau, feu ou minéral, vivant… Mais de fait, ils constituent un même système où tout est lié dans le temps et dans l’espace. Ainsi, chaque arbre, chaque caillou, chaque insecte témoigne à la fois de l’instantané, présent, et d’une histoire si ancienne que l’humain a du mal à en appréhender la temporalité. Le caillou pour le géologue n’est pas « dur », il est seulement très visqueux. Le fossile, n’est pas une « curiosité » digne d’une vitrine, il témoigne d’un passé.

Il en est de même pour les roches, pour les couches, qui sont des livres de l’histoire de la Terre, d’autant plus précieux qu’ils ne se reproduisent plus.

Quand nous travaillons avec des bulldozers sur un terrain, pour manager un espace ou pour exploiter une ressource, nous bouleversons, nous détruisons des bibliothèques. Parfois, ces informations sont déjà connues, d’autres fois, elles sont ignorées. Il importe donc de veiller à pouvoir recueillir le puis d’informations possibles afin de pouvoir en évaluer les apports potentiels. Comme chaque coin de France n’est pas occupé par un géologue, chaque citoyen peut être un veilleur. « Chaque sentinelle est responsable de tout l’empire » nous a légué Saint-Exupéry (Un Sens à la Vie, 1956).


Aymeric Luneau, Sociologue au Sesstim (Aix-Marseille Université) et au médialab de Sciences Po Paris.

Esquisser une sociologie politique des sciences participatives

L’ambition de cette présentation est d’esquisser une sociologie politique (Demortain, 2019) des sciences participatives, c’est-à-dire de rendre compte des coalitions d’acteurs qui ont influé, directement ou non, sur la conception de ces « nouvelles » formes de production des connaissances scientifiques. Il ne s’agit que d’une esquisse dans la mesure où le travail d’enquête nécessaire pour identifier ces coalitions et les décrire reste largement à faire.

À travers cette esquisse, je fais l’hypothèse que les sciences participatives sont autant un facteur qu’un produit des transformations des pratiques de recherche. La présentation replacera ainsi les SP dans l’histoire des mouvements sociaux qui ont questionné le rôle des sciences dans nos sociétés contemporaines et leurs positions face à d’autres systèmes de savoirs. Mais on verra que l’émergence des sciences participatives a pu être facilitée par certaines transformations internes au champ scientifique comme la numérisation et le recours à des données massives (Charvolin, 2019).

J’illustrerai mon propos en m’appuyant sur le cas de la communauté de la Citizen Science (Luneau et al., 2021)et une série d’entretiens réalisés auprès de chercheurs et chercheuses engagés dans des programmes de sciences et de recherches participatives (Luneau, 2020).

Références

Charvolin F., 2019, Les sciences participatives au secours de la biodiversité: une approche sociologique, Paris, Éditions Rue d’Ulm (Sciences durables).

Demortain D., 2019, « Les jeux politiques du calcul: Sociologie de la quantification dans l’action publique », Revue d’anthropologie des connaissances, 13, 4.

Luneau A., 2020, « Les recherches participatives au pluriel. Quels sens pour les chercheurs de l’IRD ? », Paris, IRD.

Luneau A., Demeulenaere É., Duvail S., Chlous F., Julliard R., 2021, « Le tournant démocratique de la Citizen Science : sociologie des transformation d’un programme de sciences participatives », Participations, 2021‑3, 31.

Questions du public aux intervenants


Organisateur : Julien Gargani, directeur du Centre d’Alembert

Avec le soutien de la MSH Paris-Saclay