Présentation du colloque
Des acteurs politiques et économiques influents contestent les résultats des recherches académiques, remettent en question des enseignements universitaires, appellent à abandonner ou réduire significativement les budgets alloués aux recherches fondamentales, à oublier définitivement l’éthique de la connaissance comme « bien commun ». Pour ceux-là, il s’agit de procéder à une accélération des bifurcations en faveur de l’utilité économique, de la « valorisation » des recherches vers certains secteurs industriels, de renforcer les sciences pour la guerre, et presque rien d’autre.
Dans le monde, la mise à mal des activités académiques ne passe pas que par la destruction ou la dégradation physique des lieux de production de savoirs, ni uniquement par l’empêchement de la circulation des écrits et des personnes. Des recherches et des scientifiques sont dénigrés de façon agressive et caricaturale, notamment sur les réseaux sociaux. Des attaques contre des recherches jugées non-conformes se produisent également de manière plus feutrée, mais avec des effets bien réels. La réduction des financements publics pour l’enseignement et la recherche, le fléchage des budgets, les intimidations, la non-embauche pour raisons administratives, le non-renouvellement ou le licenciement des personnels académiques, semblent constituer des moyens de contrôle des activités académiques de plus en plus courants. Dans le détail, quelles sont les méthodes utilisées pour malmener les libertés académiques ? Quelles en sont et en seront les conséquences ?
Après avoir été incité à sortir de sa tour d’Ivoire et à s’occuper d’enjeux sociaux, le monde académique se retrouve attaqué pour son expertise sur certains de ces enjeux. De fait, la recherche et l’enseignement supérieur se retrouvent tiraillés entre exigences de recherche sur des enjeux contemporains et besoin d’autonomie vis-à-vis d’acteurs extérieurs (politiques, économiques et religieux). L’articulation entre autonomie et raison d’être, entre utilité économique et utilité sociale, se retrouve à nouveau questionnée. Les équilibres fragiles sont bousculés et le monde académique est sommé de s’adapter de toutes parts. Concrètement, quelles sont les modalités de préservation, de régression ou d’amplification des libertés académiques ? Quels sont les effets bénéfiques des libertés académiques pour la société dans son ensemble qui justifient qu’on les maintienne ?
Cette journée d’étude se déroulera en quatre sessions. Chacune comprendra deux conférences autour d’un même axe, à l’exception de la dernière, qui proposera une conférence suivie d’une table ronde.
Un moment convivial autour d’un buffet est prévu sur place pour le déjeuner.
👉 Inscription et informations : https://colloque-2026.sciencesconf.org/?lang=fr
📩 Renseignements : colloque-2026@sciencesconf.org
Programme
9h00 • Ouverture du colloque
◇ Frédérique Coulée, vice-présidente déléguée Sciences humaines et sociales à l’Université Paris-Saclay
◇ Julien Gargani, directeur du Centre d’Alembert
9h20 • Session 1 : Des libertés académiques contraintes.
Animation de la session : Denis Ullmo, directeur de recherche au CNRS et président du Centre d’Alembert.
◇ Quentin Landenne, chercheur qualifié au FNRS, professeur à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles.
Titre de l’intervention
« La dialectique de la liberté académique et de ses contraintes. Pour un modèle en spirales ».
Résumé
« Dans mon intervention, je vais me concentrer sur le problème de la justification philosophique et du statut conceptuel et normatif de la liberté académique, en posant les bases d’une pensée dialectique de ce principe à partir d’une lecture des philosophies allemandes de la Bildung, reconstruites dans un contexte démocratique.
Il s’agira de montrer que la liberté académique repose sur un fondement philosophique autonome et un statut conceptuel spécifique, dont la complexité dialectique peut être appréhendée par un modèle en spirales, permettant d’articuler les pôles de tensions de ce principe et les différents niveaux de mise en œuvre des droits et obligations qu’il implique. »
◇ Jérôme Heurtaux, maître de conférences en science politique, co-directeur du Master et de la Mention Politiques publiques, Université Paris-Dauphine.
Plus d’informations à venir
11h00 • Session 2 : Des libertés académiques attaquées.
Animation de la session : Julien Gargani, directeur du Centre d’Alembert.
◇ Jakob Vogel, historien, professeur de l’Histoire de l’Europe (19e et 20e siècle) au Centre d’Histoire de Sciences Po Paris.
Titre de l’intervention
« La fin d’une ‘île des bienheureux’? Les débats sur les libertés académiques en Allemagne ».
Résumé
Pendant très longtemps, le monde universitaire allemand a été relativement peu affecté par le débat sur les libertés académiques. Il y a quelques années encore, celui-ci semblait pour la plupart des observateurs, chercheurs et journalistes, en Allemagne concerner plutôt des pays non européens, caractérisés par un régime dictatorial. Les pays européens considérés comme des « démocratie illibérale » faisaient figure d’exception dans ce contexte, à l’instar de la Hongrie ou de la Pologne sous le gouvernement du PIS. Cela a changé en relativement peu de temps, même si les observateurs semblent s’accorder sur le fait que, comparée à d’autres pays, la situation des libertés académiques reste encore nettement mieux préservée en Allemagne qu’ailleurs. L’intervention reviendra sur les différents facteurs qui ont conduit à ces changements récents en Allemagne, notamment le débat actuel concernant la guerre dans la bande de Gaza.
Biographie
Jakob Vogel est historien, professeur de l’Histoire de l’Europe (19e et 20e siècle) au Centre d’Histoire de Sciences Po Paris, ancien directeur du Centre Marc Bloch à Berlin de 2018 à 2023. Spécialiste de l’histoire européenne, de l’histoire coloniale et des circulations transnationales des savoirs et de l’expertise, Jakob Vogel s’intéresse depuis longtemps aux questions de la politique scientifique et de l’influence du débat politique sur le monde universitaire en Europe et dans le monde. Depuis début 2025, il co-organise avec des collègues des différentes institutions de la recherche franco-allemande le séminaire en ligne « Entre pressions et résilience : Le monde universitaire en contextes politiques illibéraux ».
◇ Jihane Sfeir, historienne du monde arabe contemporain, professeure à l’Université libre de Bruxelles.
Titre de l’intervention
« Penser sous pression : la liberté académique à l’épreuve du conflit israélo-palestinien ».
Résumé
Le conflit israélo-palestinien a récemment mis en évidence les tensions qui traversent l’exercice de la liberté académique au sein des universités européennes. L’annulation de colloques, la suspension de coopérations internationales ou certaines restrictions de prises de position reflètent un malaise durable face à un sujet perçu comme hautement sensible. La neutralité institutionnelle, souvent invoquée comme garantie du pluralisme, peut alors se transformer en mécanisme de neutralisation, produisant autocensure et réduction de l’espace critique. La réception problématisée de notions telles que colonialisme ou apartheid dans le débat académique illustre cette gestion prudente – parfois frileuse – des controverses. Par ailleurs, l’État, en France comme en Belgique, joue un rôle croissant dans la définition des frontières de l’expression universitaire, au nom de la cohésion sociale ou de considérations diplomatiques.Cette intervention s’appuiera sur plusieurs cas concrets afin de réfléchir aux moyens de préserver l’autonomie intellectuelle des chercheurs et des institutions face à ces enjeux politiques, tout en maintenant un débat académique rigoureux, informé et véritablement pluraliste.
Biographie
Jihane Sfeir est historienne du monde arabe contemporain, professeure à l’ULB rattachée au centre REPI. Elle est responsable de l’Observatoire des Mondes Arabes et Musulmans de la MSH. Ses recherches portent sur les archives, l’histoire et la mémoire au Liban et en Palestine.
12h30 • Pause-déjeuner
13h45 • Session 3 : Un moment orwellien ?
◇ Mathias Girel, maître de conférences HDR, département de philosophie, ENS-PSL. Responsable du Centre Cavaillès, UMR République des Savoirs (CNRS-ENS-Collège de France). Membre du Comité d’éthique du CNRS (COMETS).
Titre de l’intervention
« Libertés académiques sous pression : réflexions sur quelques initiatives anti-autocratiques »
Résumé
Ces dernières années, dans un contexte de développement de régimes autoritaires et de fragilisation de la science dans certaines démocraties occidentales, des universitaires ont non seulement répertorié les vulnérabilités de la recherche — qui peuvent impliquer aussi bien des attaques contre des chercheurs que des suppressions de données voire de champs entiers de recherche — mais aussi les réponses que les communautés de recherche peuvent envisager. Mon exposé s’appuie sur une publication récente, The Anti-Autocracy Handbook: A Scholars’ Guide to Navigating Democratic Backsliding (Barry Mauer et al.) pour analyser ce débat et en présenter les pièces essentielles.
◇ Nonna Meyer, Directrice de recherche émérite du CNRS au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po (CEE) et personnalité qualifiée à la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).
Titre de l’intervention
« La chasse aux islamogauchistes : un maccarthysme intellectuel à la française »
Résumé
En 2022, avec Alain Policar et Philippe Corcuff, nous mobilisions une trentaine de collègues exaspérés par les attaques disqualifiant les sciences sociales pour affirmer haut et fort notre liberté de parole et de pensée. Je m’appuierai sur le petit livre qui en est sorti, Les mots qui fâchent (Edition de l’Aube, 2022), pour dresser un parallèle entre ces attaques et le maccarthysme qui se développa aux Etats Unis des années 1950-1954. J’analyserai plus particulièrement l’instrumentalisation du terme « islamogauchisme » dans mon champ des recherches, celui des préjugés racistes et antisémites.
Biographie
Nonna Mayer est directrice de recherche émérite au CNRS, rattachée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po (CEE). Elle a présidé l’Association française de science politique de 2005 à 2016. Elle est membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) depuis 2015 et y coordonne le sondage annuel sur racisme, antisémitisme et xénophobie en France. Ses thèmes de recherche sont la dynamique électorale des droites radicales populistes en Europe, les transformations du racisme et de l’antisémitisme et les relations interculturelles. Publications récentes : French Democracy In Distress. Challenges and Opportunities in French Politics, New York, Springer, 2025 (codir E.Druez, F.Gonthier, C.Kelbel, F.Von Nostitz, V.Tiberj) ; Le regard des chercheurs, in CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, 2024, Paris, La Documentation française, 2025, p.232-300 (avec Y.Ando, V.Tiberj, T.Vitale) ; Jews and Muslims in the 19th district of Paris: Together or apart? European Journal of Cultural Studies, 28(1), 2025, p 79-100 ; Les mots qui fâchent. Contre le maccarthysme intellectuel, La Tour d’Aigues, Editions de l’Aube, 2022 (codir. A.Policar et P.Corcuff).
15h30 • Session 4 : Organiser autrement le monde académique
et ses libertés ?
Animation de la session : Pierre Nicolas, chercheur, unité MaIAGE, INRAE et Julien Gargani, directeur du Centre d’Alembert.
◇ Gisèle Sapiro, directrice d’études à l’EHESS et directrice de recherche au CNRS (Centre européen de sociologie et de science politique).
Titre de l’intervention
« Menaces actuelles sur la liberté académique dans les régimes libéraux et illibéraux »
Résumé
Dans un contexte marqué par la multiplication des menaces et des atteintes à la liberté académique, cette communication offrira un aperçu des différentes formes que celles-ci peuvent prendre dans divers types de régimes. On reviendra dans un premier temps sur les conceptions et les fondements de la liberté académique d’un point de vue sociologique, juridique et historique. Puis on s’attachera à décrire les formes de violation auxquelles la liberté académique est confrontée dans les régimes autoritaires et illibéraux : de l’intimidation à la poursuite des universitaires, du contrôle idéologique des institutions à leur interdiction, et de la disqualification de certains courants ou sujets à la censure. On terminera sur les menaces qui pèsent sur la liberté académique dans les régimes libéraux, lesquels proviennent à la fois de facteurs exogènes et endogènes.
Biographie
Gisèle Sapiro est directrice d’études à l’EHESS et directrice de recherche au CNRS (Centre européen de sociologie et de science politique), membre de l’Academia Europaea. Lauréate de la médaille d’argent du CNRS (2021) et du Prix de recherche Humboldt (2023), elle est l’auteure de La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999) ; La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France, XIXe-XXIe siècle (Seuil, 2011) ; La Sociologie de la littérature (La Découverte, 2014, rééd. 2024) ; Les Ecrivains et la politique en France (Seuil, 2018) ; Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ? (Seuil, 2020 ; éd. augm. Points 2024) ; Des mots qui tuent (Points, 2020) ; Qu’est-ce qu’un auteur mondial ? (Gallimard/Seuil/EHESS), prix Biguet de l’Académie française. Elle a (co)dirigé : Pour une histoire des sciences sociales (Fayard, 2004 ; rééd. CNRS Éd. sous presse) ; Pierre Bourdieu, sociologue (Fayard, 2004) ; Translatio (CNRS Éd., 2008) ; L’Espace intellectuel en Europe (La Découverte, 2009) ; Profession ? Écrivain (CNRS Éd., 2017); Dictionnaire international Bourdieu (CNRS Éd., 2020) ; Ideas on the move in the Social Sciences and Humanities (Palgrave 2020) ; The Routledge Handbook of the History and Sociology of Ideas (2023). Elle a également codirigé un dossier de la revue Sociologica (19/3, 2025) sur « Academic Freedom Under Attack ».
◇ Table ronde (Frédérique Coulée, VP SHS à l’Université Paris-Saclay, Patrick Boumier, OI SCult, Gisèle Sapiro).
17h00 • Clôture
